France 2030 a financé les briques. France 2040 devra construire les systèmes.

Le rapport 2025 du Comité de surveillance des investissements d’avenir (CSIA), publié en avril 2026 sous le titre France 2030 : un déploiement massif et rapide à pérenniser, un impact à renforcer, consacre son chapitre 7 à l’électronique, à la robotique et au numérique. Cette évaluation apporte un éclairage précieux sur ce qui a été accompli depuis le lancement de France 2030, mais surtout sur ce qu’il reste à transformer.

Le constat général est loin d’être négatif. France 2030 a permis d’engager des investissements considérables dans des domaines stratégiques : industrie, électronique, numérique, intelligence artificielle, robotique, énergie, santé, mobilité ou encore spatial. Le programme a contribué à structurer des écosystèmes, à financer des innovations et à soutenir des capacités industrielles nouvelles.
Alors que les réflexions sur l’après-France 2030 commencent à dessiner l’horizon d’un possible France 2040, une question devient centrale : comment passer d’une politique de soutien aux briques technologiques à une politique de construction et de déploiement de systèmes complets ?
C’est là que se jouera une partie importante de notre compétitivité industrielle dans les dix prochaines années.
Cette réflexion rejoint plusieurs constats formulés par l’Institut Montaigne dans son rapport France 2040, qui sont des projections pour l’action politique : la nécessité de mieux cibler les investissements en IA, le risque d’une réindustrialisation qui ne restaurerait pas suffisamment les fonctions de production, et le rôle déterminant de la productivité, des compétences et de la souveraineté technologique.
Il reste maintenant à traduire ces constats en une stratégie industrielle intégrée : celle des systèmes intelligents physiques.

L’un des enseignements les plus intéressants du rapport pour nous concerne l’électronique, la robotique et le numérique.

Ces domaines sont identifiés comme des leviers majeurs de souveraineté, de compétitivité et de productivité. Mais ils restent encore trop souvent appréhendés séparément.
Or un robot autonome, un drone, une machine industrielle intelligente, un véhicule, un satellite ou un dispositif médical connecté ne relève jamais d’une seule technologie.

Il combine simultanément :

  • de l’électronique ;
  • des capteurs ;
  • du logiciel ;
  • de l’intelligence artificielle ;
  • du calcul embarqué ;
  • des communications ;
  • de la cybersécurité ;
  • de la sûreté de fonctionnement ;
  • des contraintes énergétiques ;
  • et souvent une mécanique complexe.

Autrement dit, ce que l’industrie doit désormais savoir concevoir, produire et maîtriser, ce ne sont plus uniquement des technologies. Ce sont des systèmes intelligents complets.

Et cette différence est fondamentale.

France 2030 a soutenu l’électronique, la robotique et le numérique à travers de multiples stratégies et dispositifs.

Cette organisation a permis d’adresser de nombreux sujets, mais elle a aussi produit une certaine fragmentation : multiplicité des programmes, manque de lisibilité, juxtaposition de stratégies, difficulté à articuler certaines technologies entre elles.
Cette logique de silos devient particulièrement problématique au moment où les frontières technologiques disparaissent.
L’IA ne fonctionne plus indépendamment du hardware.
Le logiciel ne peut plus être pensé séparément des contraintes physiques du système.
La robotique est désormais indissociable de l’IA, de la perception, du calcul embarqué, de la connectivité et de la cybersécurité.
Et la performance d’un système dépend de plus en plus de la qualité de cette intégration.
Nous devons donc changer de focale.

France 2030 a financé les briques. France 2040 devra penser les architectures.

Le rapport montre que France 2030 a contribué au développement de l’offre française en robotique, notamment dans plusieurs segments émergents : drones, robotique extérieure ou machines intelligentes.

Mais la robotique n’a pas encore occupé la place structurante qu’elle pourrait prendre dans la prochaine décennie industrielle.
Car la robotique elle-même est en train de changer de nature.
Elle ne se résume plus aux robots industriels programmés pour répéter une série de mouvements dans un environnement parfaitement contrôlé. Les nouvelles générations de systèmes devront percevoir leur environnement, interpréter des situations, décider, apprendre, coopérer avec l’humain et fonctionner dans des environnements beaucoup moins prévisibles.
C’est précisément ici que convergent l’intelligence artificielle, la robotique et les systèmes embarqués.
Cette convergence est aujourd’hui souvent désignée sous le terme de IA Physique ou encore Physical AI.
L’enjeu n’est plus seulement de faire fonctionner l’intelligence artificielle dans le cloud. Il est de lui permettre d’observer, de décider et d’agir dans le monde physique.

Depuis deux ans, une grande partie du débat sur l’IA s’est concentrée sur l’IA générative et les grands modèles de langage.

Cette révolution est réelle.
Mais elle ne représente qu’une partie de la transformation qui commence.
Les gains de productivité industriels de demain viendront aussi de machines capables :

  • d’optimiser leur propre fonctionnement ;
  • de détecter des situations anormales ;
  • de s’adapter à leur environnement ;
  • d’assister les opérateurs ;
  • d’augmenter l’autonomie des équipements ;
  • ou de prendre certaines décisions localement, sans dépendre en permanence du cloud.

Cette intelligence devra souvent fonctionner à la périphérie du réseau, directement dans les équipements.

Les contraintes seront alors radicalement différentes de celles d’un modèle d’IA exécuté dans un data center : latence, énergie, puissance de calcul, connectivité, fiabilité, sécurité, sûreté, durée de vie et conditions environnementales deviennent déterminantes.
C’est là que l’IA embarquée devient une infrastructure invisible de la Physical AI.

Le rapport France 2030 souligne un autre enjeu qui mérite davantage d’attention : celui des compétences.
Les besoins identifiés couvrent notamment l’électronique, la mécatronique, l’Edge computing, la physique ou encore la conception de systèmes complexes.
Ce constat est particulièrement révélateur. La prochaine génération de systèmes intelligents ne pourra pas être développée uniquement par des spécialistes de l’IA. Elle nécessitera des équipes capables de comprendre simultanément :

  • les modèles d’IA ;
  • le logiciel embarqué ;
  • les architectures matérielles ;
  • les capteurs ;
  • les contraintes temps réel ;
  • la cybersécurité ;
  • la sûreté ;
  • la mécanique ;
  • et l’ingénierie système.

Ce sont donc de nouvelles compétences hybrides qu’il faut faire émerger.

La bataille industrielle autour de l’IA Physique sera autant une bataille des talents que des technologies.

Former ces talents devrait devenir une priorité stratégique au même titre que financer les technologies elles-mêmes.

Cette évolution doit également nous conduire à préciser ce que nous entendons par souveraineté technologique.

La France ne produira jamais seule l’ensemble des technologies entrant dans la composition d’un système intelligent moderne.
Ce ne serait d’ailleurs ni réaliste ni souhaitable.


La véritable question consiste plutôt à identifier :

  • les technologies que nous devons impérativement maîtriser ;
  • celles qui peuvent être développées au niveau européen ;
  • celles que nous pouvons acheter ;
  • et surtout celles que nous devons être capables de substituer en cas de dépendance critique.

Cette réflexion doit couvrir l’ensemble de la chaîne : semi-conducteurs, électronique, logiciels, modèles d’IA, données, communications, cloud, cybersécurité et outils d’ingénierie.
Elle doit également inclure les données d’apprentissage.
Car maîtriser un système d’IA critique suppose de connaître l’origine, la qualité, la traçabilité et les conditions d’utilisation des données qui ont permis son apprentissage.
La souveraineté ne se mesure donc pas à la nationalité de chaque composant.

Elle se mesure à notre capacité à comprendre, maîtriser, maintenir et substituer les éléments critiques du système.

Nous pourrions appeler cela une souveraineté d’ingénierie.

Une souveraineté qui ne cherche pas nécessairement à tout produire, mais qui vise à conserver la capacité de concevoir et de maîtriser l’architecture des systèmes stratégiques.

Cette souveraineté suppose aussi de mutualiser les technologies sous-jacentes qui sont indispensables à tous, mais ne constituent pas, pour chaque acteur, un facteur de différenciation.

C’est notamment le cas de nombreux middlewares, couches d’abstraction, briques d’interopérabilité ou outils d’intégration sur lesquels reposent les architectures différenciantes. Les redévelopper séparément disperse les compétences, ralentit l’industrialisation et mobilise des ressources qui devraient être consacrées à l’innovation.

Le défi consiste donc à organiser des socles technologiques communs, gouvernés et pérennes, que les acteurs puissent partager sans renoncer à leur propriété intellectuelle ni à leur liberté d’architecture. Paradoxalement, ces briques ont peu de valeur stratégique propre pour chaque entreprise, mais leur maîtrise collective est stratégique : elles permettent à chacun de construire plus vite, plus sûrement et plus souverainement ce qui fait réellement sa différence.

Cette capacité est essentielle, car celui qui maîtrise l’architecture décide :

  • quelles technologies sont critiques ;
  • où se situe l’intelligence ;
  • quelles données sont utilisées ;
  • quelles dépendances sont acceptables ;
  • quelles performances sont nécessaires ;
  • et comment le système pourra évoluer.

Dans un monde où les produits industriels deviennent progressivement des systèmes intelligents, la maîtrise de leur architecture devient l’un des déterminants de la souveraineté.

Le rapport France 2030 montre qu’une première étape a été franchie.

La France a investi.
Elle a soutenu des technologies stratégiques.
Elle a fait émerger de nouveaux acteurs.
Elle a renforcé certains écosystèmes.
Mais la prochaine étape devra être différente.
Elle devra davantage connecter les technologies, les industriels et les marchés.
Elle devra rapprocher l’IA du monde physique.
Elle devra accélérer le passage des démonstrateurs aux déploiements.
Elle devra faire de la robotique et des systèmes intelligents un enjeu majeur de productivité.
Elle devra investir massivement dans les compétences interdisciplinaires.
Et elle devra penser la souveraineté à l’échelle des systèmes.

Pour l’écosystème français des systèmes embarqués, cette évolution constitue une opportunité majeure.
Les systèmes embarqués se trouvent précisément au point de rencontre entre électronique, logiciel, IA et monde physique.
Ils constituent le lien entre les technologies numériques et les machines qui produisent, se déplacent, observent, soignent ou protègent.
L’IA embarquée n’est donc pas un simple sous-domaine de l’intelligence artificielle. Elle peut devenir l’une des infrastructures essentielles de la prochaine génération industrielle.
Pour Embedded France et, plus largement, pour l’ensemble de l’écosystème, l’enjeu dépasse la défense d’une seule filière technologique.
Il consiste à porter une vision plus large : celle de l’ingénierie des systèmes intelligents physiques.
Une vision dans laquelle électronique, logiciel, IA, robotique, cybersécurité, sûreté et ingénierie système cessent d’être des sujets juxtaposés pour devenir les différentes composantes d’une même politique industrielle.

France 2030 nous a permis d’investir dans une grande partie des briques technologiques dont nous aurons besoin demain.
La prochaine décennie devra nous permettre de les assembler, de les maîtriser et surtout de les déployer.
Car la compétition industrielle ne se gagnera pas uniquement sur la performance d’un algorithme, d’un processeur ou d’un robot.
Elle se gagnera sur notre capacité à construire des systèmes complets, fiables, souverains et compétitifs.
C’est à cette intersection entre intelligence artificielle, électronique, logiciel, robotique et ingénierie système que se jouera une part importante de la prochaine bataille européenne de productivité.
Cette réflexion doit désormais associer les industriels, les filières technologiques, les organismes de recherche, les territoires et les acteurs de la formation. C’est à cette condition que France 2040 pourra transformer nos avancées technologiques en capacités industrielles durables.

Et c’est peut-être là que France 2040 devra commencer.

Références

  • Comité de surveillance des investissements d’avenir (CSIA), France 2030 : un déploiement massif et rapide à pérenniser, un impact à renforcer, Rapport 2025, avril 2026, chapitre 7 : « Évaluation 2025 de l’électronique, de la robotique et du numérique – leviers 2 et 4 de France 2030 », pp. 239-267. Consulter le rapport →
  • Institut Montaigne, France 2040 : projections pour l’action politique, juillet 2025. Consulter le rapport →
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